AAARGH
LES GRANDES DEPORTATIONS DE 1942
A - LE RAPPORT KORHERR
Dans un cÈlËbre rapport datÈ d'avril 43 et dont personne
ne conteste l'authenticitÈ, Korherr, statisticien de la SS, indiquait qu'ý la
fin de 1942, c'est-ý-dire au terme de la terrible annÈe au cours de laquelle
l'essentiel du drame est censÈ s'Ítre jouÈ, 2.400.000 juifs avaient ÈtÈ
´ évacués ª, dont une grande partie dans l' ´ est russe ª c'est-ý-dire l'ouest de l'URSS. [1] Si on y ajoutait l'Èmigration, l'excËs
des dÈcËs sur les naissances, les morts en Russie de l'Ouest (c'est-ý-dire
massacrÈs par les commandos SS ?) et les Èvacuations en masse en
SibÈrie organisÈes par les SoviÈtiques, on pouvait estimer, concluait en gros
Korherr, qu'en 10 ans de national-socialisme, la population juive europÈenne
(un peu plus de 10 millions sur une population mondiale de 17 millions) avait
presque baissÈ de moitiÈ.
En fait, cette statistique dans laquelle les historiens trouvent -par
extrapolation- une justification a posteriori du chiffre de 6.000.000 de morts
juifs, manque singuliËrement de rigueur. Les chiffres de ce rapport sont mÍme
des plus fantaisistes qui soient, ce qui entache sa crÈdibilitÈ. Ainsi, pour
Korherr, la population juive europÈenne d'avant-guerre Ètait de 10 ý 11
millions d'individus ; pour arriver ý ce chiffre, il suffit, bien entendu, de
dresser un tableau reprenant les chiffres de la population juive, pays par pays,
et de les additionner, ce que Korherr fait consciencieusement comme l'indique
l'extrait suivant de son rapport :
| En milliers | Chiffres anciens | Derniers chiffres connus | ||
| Reich | 1933/1935 | 974 | 1943 | 78 |
| Hongrie | 1930 | 445 | 1940 | 750 |
| Roumanie | 1930 | 984 | 1941 | 302 |
| Pays Baltes | 1923 et 1935 | 249 | 1937 | 271 |
| Pologne | 1930 | 3.114 | 1937 | 3.300 |
| URSS | 1926 | 2.570 | * 1939 | 4.600 |
| Royaume-Uni | 1931/1933 | 234 | 1937 | 349 |
* (´ avec l'Est de la Pologne »)
Il apparaÓt au premier coup d'úil que, si Korherr tient
bien compte de l'Èmigration des juifs du Reich (par exemple vers le
Royaume-Uni) et des transferts de population
ý la suite de la modification des frontiËres roumaines et hongroises (la
Hongrie ayant annexÈ la Transylvanie roumaine), par
contre, il ne tient pas compte de la trËs importante Èmigration des juifs
baltes et polonais des annÈes 30 (50.000 d'entre eux s'Ètaient, par exemple,
installÈs dans la seule petite Belgique) et, qui plus est, il compte deux fois les
juifs polonais de la zone russe ; le comble, c'est qu'il le signale ! MalgrÈ
quoi, il additionne tous ces chiffres, gonflant ainsi le total des juifs europÈens (10.503.000 qu'il arrondit en ´ plus de 10 millions ª) de 2 ý 3 millions d'individus ! Et certains historiens
d'enchaÓner : il y avait effectivement 10 ý 11 millions de juifs en Europe au
moment du dÈclenchement de la guerre, ce qui, bien entendu, permet de gonfler
fictivement le total des morts de 2 ý 3 millions, quand, aprËs la guerre, on
constate qu'il n'y a plus que 3 ou 4 millions de juifs en Europe.
En fait, le nombre de juifs europÈens Ètait trËs en dessous de 9 millions.
Les chiffres citÈs dans le rapport de la ConfÈrence de Wannsee (qui contenait
dÈjý l'erreur faite plus tard par Korherr au sujet des juifs polonais, ce qui
s'expliquerait par le fait que, selon Korherr, c'est Eichmann, auteur du ´ Protocole de Wannsee ª, qui lui aurait remis les chiffres de sa statistique)
Ètaient tout aussi manifestement erronÈs. D'une faÁon
gÈnÈrale, d'ailleurs, les statistiques allemandes concernant les populations
juives sont gonflÈes : ainsi, le ´ Protocole de Wannsee ª trouvait 861.000 juifs en France ; Himmler, de son
cÙtÈ, en voyait encore 600 ý 700.000 en dÈcembre 1942 alors qu'il n'y en
avait que 300.000 [2] ; on peut encore citer l'exemple -extrÍme- de Monaco, o˜
des SS spÈcialistes en la matiËre voyaient 15.000 juifs (vers 1942),
alors qu'il n'y en avait pas le dixiËme. Ce gonflement systÈmatique pourrait
avoir deux origines :
D'une part, il y a la personnalitÈ d'Eichmann, qui Ètait le grand spÈcialiste des questions juives de la SS. Ce carriÈriste sans conviction (il n'Ètait probablement mÍme pas antisÈmite) Ètait quelqu'un de petite intelligence et de peu d'instruction encore que rouÈ et malin. Normalement, c'est lui qui aurait dš rÈdiger le rapport finalement confiÈ ý Korherr ; justifiant ce choix, Reitlinger disait : ´ Il est facile d'en connaître les raisons (...) Eichmann était complètement dérouté devant des dates, des chiffres et même une simple addition (...) ª. A propos du chiffre fantaisiste de 2.500.000 morts d'Auschwitz que H–ss disait avoir reÁu d'Eichmann, Reitlinger ajoutait : ´ (...) Eichmann mentait tout bonnement, comme d'habitude, pour impressionner ses chefs (...) ª. MalgrÈ quoi, Korherr, semble-t-il, prit les chiffres qu'il dš bien aller chercher chez Eichmann sans guËre les passer au crible, de sorte que son rapport est une monstruositÈ d'un point de vue statistique.
D'autre part, Eichmann ne mentait pas seulement en raison de sa nature : il n'Ètait qu'un menteur parmi d'autres, peut-Ítre mÍme pas le plus grand (qu'il faudrait probablement aller chercher dans les Einsatzgruppen). La guerre du Golfe nous a remis en mÈmoire les mÈthodes de calcul des militaires (et de certains civils, aussi) : pour eux, la prÈservation d'un statut avantageux (c'est particuliËrement le cas chez les planquÈs) passe par une estimation exagÈrÈe de la puissance de l'ennemi. D'une part, cela leur permet de faire prendre davantage conscience au public et aux dÈcideurs du danger reprÈsentÈ par cet ennemi, de la nÈcessitÈ qu'il y a de l'abattre et de l'urgence qu'il y a ý se doter de moyens ad hoc. D'autre part, ils n'en tirent que plus de gloire, quand ils l'ont abattu. Ainsi est-il de tradition dans toutes les armÈes du monde, de gonfler les effectifs de l'ennemi et les pertes qu'elles lui ont infligÈes. Dans le cas de la guerre du Golfe, certains estiment que le chiffre des pertes irakiennes (200.000 militaires morts) est un mythe fabriquÈ par la CIA, laquelle avait dÈjý fabriquÈ le mythe de la 4Ëme armÈe du monde.
Le rapport Korherr n'est donc utilisable que si on ne perd pas de vue que ses chiffres sont gonflÈs, voire tout ý fait fantaisistes. A cette condition, son Ètude peut Ítre trËs utile -car elle n'en constitue pas moins un document unique et mÍme tout simplement extraordinaire- et elle permet de se faire une idÈe assez vraisemblable du nombre maximum de juifs dont les Allemands se sont saisi et ont Èventuellement exterminÈs. Ainsi prÈvenus, nous allons pouvoir examiner le tableau le plus important du rapport.
| Rapport Korherr : Evacuation de juifs entre octobre 1939 et le 30 décembre 1942 | |
| 1. juifs du Pays de Bade et du Palatinat évacués en France | 6.504 |
|
2. Evacuation vers l'Est depuis le Reich y compris le Protectorat et le district de Bialystok |
170.642 |
| 3. Evacuation du Reich et du Protectorat vers Theresienstadt | 87.193 |
| 4. Transfert
des juifs des Provinces orientales vers l'Est russe - par les camps du Gouvernement GÈnÈral : 1.274.166 - par les camps du Warthegau : 145.301 |
1.449.692 |
|
5. Evacuation des juifs d'autres pays : |
41.911 38.571 16.886 532 56.691 4.927 |
|
Evacuation totale |
1.873.549 1.786.356 |
| 6. En plus, il y a les chiffres du RSHA sur l'évacuation des juifs des territoires russes y compris les anciens pays baltes depuis le début de la campagne à l'Est | 633.300 |
| Les chiffres ci-dessus ne comprennent pas les juifs se trouvant dans des ghettos et dans les camps de concentration. [Par la suite, Korherr signale 381.047 juifs enfermés dans des ghettos autres que Theresienstadt, 36.932 juifs enfermés (ou morts) dans des camps ou en prison, 185.776 juifs travaillant sur des grands chantiers de fortification ou autres.] | |
Les Allemands auraient donc ´ évacué ª 1.786.356 +
633.300 = 2.419.656 juifs ý fin 1942. Si on y ajoute les juifs ghettoÔsÈs,
enfermÈs ou travaillant sur les grands chantiers -mais dont une partie figurent
dÈjý dans les deux chiffres prÈcÈdents-, on arrive ý 3.023.411 juifs
arrÍtÈs. Si on y ajoute encore ceux dont les Allemands se saisirent en 1943 et
1944 (un peu plus de 500.000, avons-nous dit plus haut) et si, enfin, on y
ajoute quelques centaines de milliers de victimes des ratonnades des Einsatzgruppen
(s'ils ne sont pas dÈjý repris dans le cúur d'une statistique qui serait
codÈe, ainsi que l'affirment les historiens), on arrive ý la conclusion que
les Allemands ont pu exterminer un maximum de 4 millions de juifs, chiffre que
nous affinerons ý la baisse plus loin d'une autre faÁon mais dont on peut se
convaincre, dÈjý maintenant, qu'il est artificiellement gonflÈ. [3]
Ainsi, cette statistique des ´ évacués ª (c'est-ý-dire des ´ exterminés
ª pour les historiens) reprend :
- sous le poste 1. : 6.054 juifs allemands (Pays de Bade
et Palatinat) ÈvacuÈs en France en 1940 et internÈs dans les camps des
PyrÈnÈes (sans qu'on puisse raisonnablement prÈtendre que les Allemands
les avaient dÈportÈs pour les gazer, un certain nombre d'entre eux ayant
d'ailleurs mÍme ÈtÈ libÈrÈs) ;
- sous le poste 5. : 41.911 juifs ÈvacuÈs de France vers l'est, mais, comme l'Ècrit Gilbert lui-mÍme, parmi eux ´ se trouvaient de nombreux juifs allemands, déportés vers les Pyrénées, deux années plus tôt ª : ce sont nos Badois et Palatins qui sont
donc comptÈs deux fois ! En fait, ils sont même comptés une troisième fois, car les 41.911 Français du poste 5. se retrouvent tous une deuxième fois :
soit sous le poste 4. des 1.449.692 juifs transfÈrÈs en URSS par Belzec et autres camps du Bug,
soit, plus loin, dans les 603.755 aptes restÈs dans les ghettos et camps de travail du Reich et de Pologne, comme les milliers de dÈportÈs descendus ý Kozel (un peu avant Auschwitz) pour travailler dans l'Organisation Schmelt de Breslau.
sous le poste 4. : 1.274.166 juifs transfÈrÈs des Provinces orientales vers l'Est russe en passant par les camps du Gouvernement GÈnÈral ; ce chiffre provient d'un radiogramme envoyÈ le 11/1/43 ý Heim (Cracovie) par H–fle, un adjoint de Globocnik qui avait ÈtÈ chargÈ de la dÈportation des juifs du Gouvernement GÈnÈral (Einsatz Reinhart : sans d, cette fois !) ; il donnait notamment le nombre de juifs passÈs entre la mi-mars 42 et le 31/12/42 par les camps du Gouvernement GÈnÈral, soit :
Lublin-Majdanek : 24.733
Belzec : 434.508
Sobibor : 101.370
Treblinka : 71.355 : il s'agit d'un lapsus et Eichmann/Korherr ont rectifiÈ ý 713.355 ;
Total : 1.274.166.
Mais, si nous prenons par exemple le cas de Treblinka, on doit bien admettre qu'on y trouve des juifs repris par ailleurs et qui sont de la sorte repris au moins deux fois :
c'est le cas d'un certain nombre de juifs allemands, de juifs autrichiens et de juifs danzigois qui avaient ÈtÈ envoyÈs dans le ghetto de Varsovie et qu'on retrouve dans le poste 2. (juifs du Reich ÈvacuÈs vers l'Est).
Un certain nombre de juifs du Reich ont ÈtÈ dÈportÈs ý Theresienstadt (poste 3.) et ont pu, de lý, Ítre transfÈrÈs dans l'Est via Treblinka (poste 4.).
Il en est de mÍme des juifs tchËques, lesquels avaient ÈtÈ regroupÈs ý Theresienstadt (poste 2.) et dont un certain nombre ont ÈtÈ envoyÈs ý Treblinka (poste 4.).
On peut faire la mÍme remarque pour Lublin-Majdanek (poste 4.) o˜ des juifs allemands et autrichiens dÈjý repris sous le poste 2. ont ÈtÈ dÈportÈs ; mÍme chose pour Sobibor (poste 4.) o˜ de nombreux juifs slovaques repris par la suite sous le poste 5. ont ÈtÈ dÈportÈs ; mÍme chose pour Belzec.
Une Ètude plus poussÈe -mais ý ce stade, elle n'est pas nÈcessaire- mettrait certainement en Èvidence d'autres doublons. On pourrait dÈjý faire remarquer que les chiffres donnÈs par H–fle sont dÈjý sujet ý discussion.
Korherr et Eichmann manquaient donc singuliËrement de mÈthode
: chaque fois qu'un juif passait au tourniquet, ils le faisaient entrer dans
leur statistique et, de la sorte, ils le comptaient plusieurs fois : une premiËre
fois ý sa dÈportation, une deuxiËme fois ý sa mise au travail ou son expulsion
en URSS, une troisiËme fois ý la liquidation de son nouveau ghetto, etc. Certes,
ils ne comptaient pas chaque juif cinq ou six fois, ne fšt-ce que parce que
le nombre de ces malheureux allait s'amenuisant, mais, en moyenne, ils auraient
bien pu le compter deux fois, doublant ainsi le nombre des juifs pris en mains
et, Èventuellement, exterminÈs.
Ils Ètaient si peu scrupuleux qu'ý l'occasion, ils comptaient mÍme des
non-juifs. (Hilberg : ´ Les 'évacuations' figurant respectivement pour 222.117 et 1.274.166 incluent de toute évidence quelques non-juifs résidant momentanément dans les ghettos. ª)
Or, dans leurs analyses statistiques, les historiens ne tiennent aucun compte de ces doublons, tout en nous donnant par ailleurs la preuve de leur réalité ; il suffit de les lire avec attention.
Lisons par exemple l'historien Christophe Browning : ´ Dans le même temps [1er semestre 1942] où les juifs polonais prennent le chemin des camps d'extermination, des trains en provenance d'Allemagne et d'Autriche, du Protectorat et de l'Etat fantoche de Slovaquie, déchargent leurs cargaisons de juifs dans le district de Lublin. Quelques-uns de ces transports (...) aboutissent aussi directement à Sobibor. Mais d'autres sont déchargés dans les divers ghettos, les juifs étrangers prenant temporairement la place de ceux qui viennent d'être tués. ª [4]
Dans un de ses derniers livres consacrÈ principalement
ý la tuerie de Josefow en juillet 1942, Browning donne mÍme un exemple prÈcis
: dans ce bourg polonais d'o˜ les Allemands auraient dÈportÈ 300 juifs et
o˜ ils auraient tuÈ sur place les 1.500 autres juifs du bourg (Belzec,
pourtant tout proche, Ètant surchargÈ, dit Browning), il y avait des juifs
allemands de Cassel, de BrÍme et de Hambourg. Plus tard, les hommes du 101e
bataillon de police, auteurs de ce triste exploit, rencontrËrent d'autres
juifs allemands -toujours dans l'est du Gouvernement GÈnÈral- ý Lomazy,
ý Komarowka et ý Pulawy (bourgade o˜ le chef du Conseil juif Ètait un
Munichois). Sans doute ont-ils Ègalement rencontrÈ des juifs occidentaux
non allemands mais pour eux, bien entendu, c'Ètaient des juifs sans
particularitÈ mÈritant d'Ítre relevÈe : ainsi y avait-il ý Pulawy des
Slovaques, fait que n'ont pas relevÈ les hommes du 101Ëme bataillon.
Tous ces gens sont incontestablement comptÈs deux fois dans la statistique
des ÈvacuÈs-exterminÈs de Korherr.
On notera encore en ce qui concerne Josefow que, de son cÙtÈ, Gilbert
relate bien le massacre de juillet 42 (sans parler des 300 dÈportÈs), mais
il relate encore :
la dÈportation ý Sobibor de 1.000 juifs en mai 42, c'est dire antÈrieurement ;
la dÈportation ou le massacre de 1.500 juifs en septembre 42 ;
enfin, la dÈportation ý Belzec de 600 juifs en novembre 42 .
Tous les juifs de Josefow, qui n'Ètait qu'un bourg, ayant ÈtÈ massacrÈs ou dÈportÈs en juillet 42 (si ce n'est dÈjý en mai 42 ?), on en conclura que ou bien Gilbert radote ou bien la plupart de ces juifs sont, selon toute vraisemblance, des juifs occidentaux rÈimplantÈs ou en instance de rÈimplantation (ou sur le point d'Ítre massacrÈs, il est vrai, pour un certain nombre d'entre eux). [5]
On peut aussi citer Martin Gilbert : ´ A Chelm, des Juifs locaux et des Juifs slovaques qui y avaient été déportés deux ans plus tôt furent déportés [le 21/5/42] à Sobibor et gazés. ª)
Toujours dans Gilbert : ´ Dans les convois d'Opole [du printemps 1942 vers Belzec] figurent beaucoup de juifs originaires d'Autriche, déportés de Vienne vers la Pologne, deux ans auparavant. ª ou encore : ´ Les survivants de communautés autrefois florissantes de Bavière et de Bohême sont déportés [en avril 1942] vers de prétendues zones de 'réinstallation'. Leur destination : deux camps de transit, Izbica et Piaski, d'où ils seront envoyés à Belzec, non loin de là et gazés. ª En attendant, les voilý bien repris deux fois dans la statistique des ÈvacuÈs/exterminÈs de Korherr.
En dehors des citations de Gilbert et de Browning, il y a des preuves documentaires et de nombreux tÈmoignages attestant que des juifs allemands, autrichiens tchËques et luxembourgeois furent effectivement envoyÈs par trains complets dans la rÈgion de Lublin (notamment ý Parczew et Izbica) ; Reitlinger, par exemple, fait Ètat des trains suivants :
six convois (3.420 personnes) venant de Berlin, Potsdam et Francfort ý destination de ´ l'est ª ou encore Twarnice (probablement Trawniki prËs de Lublin) ;
plusieurs convois de Vienne ý Opole, Wlodawa et Izbica ;
un certain nombre de convois vers Izbica (dÈsignÈe comme ´ Transferstelle ª ou ´ gare de transit ª) en provenance de Theresienstadt les 4/3/42 et 27/4/42, de Dusseldorf et Nuremberg en avril 42 ;
un autre convoi de Cassel ý Piaski le 11/4/42 ;
d'autres convois entre le 13/3/42 et le 13/6/42 de Theresienstadt ý Piaski, Zamosk et d'autres villes du district de Lublin. (Ceci est confirmÈ par Peter Witte qui donne les rÈfÈrences de 15 convois de 1.000 dÈportÈs chacun au cours de la mÍme pÈriode, tous venant de Theresienstadt sauf un de Prague et rÈpartis entre Izbica, Lublin, Rejowiec, Piaski, Varsovie, Zamosc, Siedliszcze, Chelm, Ujazdow et Sawin.)
Mais, direz-vous peut-Ítre, ý cette Èpoque, les grands crÈmatoires díAuschwitz níavaient pas encore ÈtÈ mis en construction et les Allemands avaient choisi díexterminer les juifs dans les camps du Bug ; vous auriez tort et dans líun des prochains chapitres, nous verrons que des trains de juifs continuËrent ý arriver dans cette rÈgion aprËs la mise en service des grands crÈmatoires díAuschwitz.
En ce qui concerne les juifs slovaques dont il a été question ci-dessus, de nombreux trains court-circuitèrent Auschwitz au printemps 42 : du 27/3 au 14/6/42, 38 trains arrivèrent dans la région de Lublin, soit 4 au camp de Maïdanek et 34 dans les « Durchgangsghettos » (« ghettos de transit ») de Lubartow, Opole, Lukow, Chelm, Pulawy (là où le 101e bataillon avait déjà trouvé des juifs allemands) et d'ailleurs.Le rapport Korherr reprend tous ces Slovaques au moins deux fois. On peut même dans ce cas précis donner des noms de déportés repris plusieurs fois dans la statistique de Korherr ; ainsi Steiner cite-t-il :
Luise A., Marta B., Oswald R. qui, tous trois, furent dÈportÈs de Slovaquie ý Theresienstadt, puis de Theresienstadt ý Komarow (prËs de Belzec), puis de Komarow ý Belzec ý líautomne 42. Ils figurent 2 ou 3 fois dans la statistique de Korherr.
Armin H., Matilde P., Elwira S. qui, tous trois, furent dÈportÈs de Slovaquie ý Sobibor, puis de Sobibor ý Sawin (camp de travail prËs de Chelm), puis de Sawin ý nouveau ý Sobibor. Leur cas est clair : ils figurent 3 fois dans la statistique de Korherr.
Boriska W., Malvine G., Alfred K., Rudolf K., Lilly K., Koloman S., Gisella S. furent dÈportÈs de Slovaquie ý Sobibor, puis de Sobibor ý Krychow (camp de travail que nous ne pouvons localiser), puis de Krychow ý nouveau ý Sobibor. MÍme remarque que pour les prÈcÈdents.
Lilly M. fut dÈportÈe de Slovaquie ý Sobibor, puis de Sobibor ý Osowa (camp de travail prËs de Wlodawa), puis díOsowa ý nouveau ý Sobibor. MÍme conclusion : Korherr l'a reprise 3 fois.
Steiner donne Ègalement les noms de 13 juifs slovaques dÈportÈs de Slovaquie ý Chelm en mai 42, puis de Chelm ý Sobibor. Ils figurent 2 fois dans la statistique de Korherr.
Steiner donne aussi les noms de 5 juifs slovaques dÈportÈs de Slovaquie en avril 42 ý Rejowiec (petit ghetto prËs de Chelm), puis de Rejowiec ý Sobibor en aošt 42. MÍme conclusion.
Treblinka níÈchappe pas ý la rËgle et Steiner donne les noms de 12 juifs slovaques qui furent dÈportÈs de Slovaquie soit ý Lubartow soit ý Firlej (petit ghetto prËs de Lubartow), puis de Lubartow et Firlej ý Treblinka le 11 octobre 42. Toujours la mÍme conclusion. [6]
On pourrait continuer ý donner díautres exemples mais nous en ferons gr’ce au lecteur : il en a assez lu pour admettre que la statistique de Korherr est gonflée comme, dailleurs, toutes les statistiques de la déportation des juifs.
Il y a
aussi ý dire sur les 633.300 juifs ÈvacuÈs des territoires soviÈtiques occupÈs
y compris les Pays Baltes (mais, probablement, non compris la Galicie orientale)
(poste 6.). AprËs la guerre, dit Hilberg, Korherr qualifia ce chiffre de ´ 'chiffre-maison', ce qui, dans le jargon des statisticiens allemands signifiait que malgré son exactitude apparente, on en ignorait la signification ª. Pour Reitlinger,
ces 633.300 Ètaient le nombre de juifs soviÈtiques (et, pour partie, polonais)
massacrÈs ý cette Èpoque, nombre ´ probablement basé sur les rapports des Einsatzgruppen et des autres polices et, dès lors, objet d'exagérations ª. Ce chiffre est effectivement difficile ý
comprendre pour les exterminationnistes (sauf pour Reitlinger, qui s'en sort ý
moitiÈ) puisqu'ils chiffrent les massacres des Einsatzgruppen
(massacres centrÈs sur la fin 41/dÈbut 42) ý plus de 1,3 million voire 2
millions de juifs. Et puisque ce chiffre ne correspondait pas aux affirmations
des historiens, le mieux Ètait effectivement peut-Ítre bien de faire dire par
un Korherr terrorisÈ ý l'idÈe d'Ítre inculpÈ de complicitÈ de crime contre
l'HumanitÈ que ce chiffre constituait un mystËre.
On ne peut Èvidemment se satisfaire de ce tour de passe-passe. On notera
d'abord que, plus loin, dans le bilan de la dÈjudaÔsation en Europe, Korherr
fixe le chiffre de la population juive soviÈtique ý ´ environ 4 millions ª, chiffre qui correspond au rÈsultat de la
soustraction de nos 633.300 des 4.600.000 juifs soviÈtiques qu'il comptait en
1939 (voir le premier tableau) : ces 633.300 reprÈsentent donc probablement le
nombre de juifs soviÈtiques pris en mains par les Allemands, c'est-ý-dire
massacrÈs (ce qui signifie qu'Eichmann et/ou Korherr avaient singuliËrement rÈduit
les prÈtentions incroyables des Einsatzgruppen)
mais aussi ghettoÔsÈs ou mis au travail (car Korherr ne reprend aucun
ghetto ou camp soviÈtique dans la liste dÈtaillÈe qu'il donne par la
suite). Korherr prÈcise aussi que, s'il a pu tenir compte de l'excËs de la
mortalitÈ dans toutes les communautÈs juives europÈennes, il n'a pu, par
contre, tenir compte de tous les morts dans les territoires soviÈtiques occupÈs
(ni, bien entendu, des juifs morts au front ou dans l'espace aux mains des SoviÈtiques).
Et pourquoi donc ? Probablement parce qu'on avait affaire ý un pays en guerre,
dÈvastÈ, sans administration et que le seul chiffre fiable dont Korherr
disposait Ètait celui des juifs ghettoÔsÈs ou mis au travail (puisqu'en
dehors des maquis, il n'y avait pas beaucoup de juifs soviÈtiques encore en
libertÈ), le chiffre des morts ne pouvant qu'Ítre estimÈ au travers des dÈclarations
fantaisistes des Einsatzgruppen (dÈclarations qui, de plus, s'Ètaient taries depuis
la mi-42).
On aurait donc peut-Ítre bien ici l'indice que la population juive soviÈtique
restÈe sur place ý l'arrivÈe des Allemands Ètait infÈrieure au million (y
compris les juifs est-galiciens transfÈrÈs par les camps du Gouvernement
GÈnÈral). Nous en reparlerons plus tard.
On notera enfin que les juifs du Reich dÈportÈs en URSS de 1939 ý 1942
doivent faire partie de ces 633.300 personnes : ils sont donc eux aussi, repris
deux fois dans la statistique des ÈvacuÈs de Korherr, tout comme les juifs
badois et palatins et beaucoup d'autres, ainsi que nous l'avons vu.
Notons encore que les historiens disent aussi que le rapport, en dehors des chiffres, contient des preuves sÈmantiques de la rÈalitÈ de l'extermination ; en effet, remarquent-ils, le document est codÈ lui aussi et par ´ réimplantation ª, il faut entendre ´ extermination ª. En fait, Korherr, dans une premiËre mouture, utilisait les mots ´ Evakuirung ª (´ Evacuation ª) et ´ Sonderbehandlung ª (´ Traitement spécial ª), en rÈservant ce mot ý l'Èvacuation des juifs du Gouvernement GÈnÈral ; il reÁut de Himmler instruction de bannir le mot de ´ Sonderbehandlung ª et de le remplacer par ´ Transportierung ª (´ transfert ª). Les historiens y voient la preuve que ´ Sonderbehandlung ª est un mot de code pour ´ extermination ª : en effet, l'emploi de ce mot aurait constituÈ une gaffe de Korherr et il convenait de la rÈparer en remplaÁant ce mot par un autre mot (dont ils nous disent, par ailleurs, qu'il Ètait Ègalement codÈ) ; c'est lý une nouvelle pÈtition de principe qui, de plus, frise le ridicule : en effet, pourquoi remplacer dans un rapport secret destinÈ ý Hitler (auquel, il est vrai, on voulait peut-Ítre bien cacher certaines choses) un mot de code par un autre mot de code, fšt-il mieux codÈ ? En fait, il est plus vraisemblable que, le mot ´ Sonderbehandlung ª Ètant un terme de jargon SS, Himmler a estimÈ qu'il n'avait pas ý figurer dans un rapport qu'il semblait dÈcidÈ -du moins ý ce moment- ý transmettre ý Hitler lui-mÍme. En l'occurrence, le ´ Sonderbehandlung ª dÈsigne cette grande opÈration affectant les juifs enfermÈs dans les ghettos de transit de l'est du Gouvernement GÈnÈral entreprise au dÈbut de 42, les aptes Ètant mis au travail (quand ils n'y Ètaient dÈjý pas : dans le cas de Varsovie, par exemple, ils avaient ÈtÈ dÈportÈs avec leurs outils) et les inaptes Ètant expulsÈs en URSS. En 1977, dans une lettre au Spiegel, Korherr affirma que les chiffres et les textes du rapport lui avaient ÈtÈ remis par le RSHA (Eichmann) avec instruction de n'y rien changer [7] ; il demanda tout de mÍme, dit-il, le sens du mot ´ traitement spécial ª et il lui aurait ÈtÈ rÈpondu que ce mot dÈsignait l'opÈration de rÈimplantation des juifs dans le District de Lublin. Certes, ainsi que nous l'avons dit, ce projet de rÈserve juive avait ÈtÈ abandonnÈ depuis 1940 mais peu de gens ý Berlin devaient se prÈoccuper de l'endroit exact o˜ les juifs Ètaient rÈimplantÈs (ils avaient d'autres prÈoccupations) et Lublin (o˜, tout de mÍme, de nombreux juifs furent mis au travail) ou Nisko ou encore Kiev, c'Ètait toujours ´ l'est ª. Tout ceci s'inscrirait bien dans la thËse fonctionnaliste : plus les juifs s'Èloignaient de Berlin et moins Berlin s'en occupait.
En rÈsumÈ, l'analyse -mÍme superficielle- du seul document statistique existant sur la question, le rapport Korherr, permet d'affirmer que les Allemands n'ont pas mis la main sur plus de 3 millions de juifs et n'auraient donc pas pu en exterminer davantage.
NOTES
| [1] |
Le Chef de la Chancellerie du Reich, Lammers, recevait, ý l'Èpoque, des lettres affirmant que la SS exterminait les juifs ; il dÈclara, ý Nuremberg, qu'il avait interrogÈ Himmler ý ce sujet. Celui-ci avait niÈ : ´ J'ai ÈvacuÈ les juifs et dans de telles opÈrations, il est inÈvitable qu'il y ait des morts ; ý part ceux-lý, les dÈportÈs sont logÈs dans des camps ý l'est. ». Selon Irving, il se pourrait que le rapport Korherr ait fait suite à cette intervention de Lammers et eut pour but de permettre à Himmler de se justifier aux yeux d'Hitler. Irving pense, toutefois, qu'il n'est pas sûr qu'il ait finalement été transmis à la Chancellerie. |
| [2] |
Note manuscrite de Himmler le 10/12/1942 selon Gerald Reitlinger, p. 27 de son Èdition franÁaise. Voyez aussi Claude Levy et Paul Tillard, ´ La Grande Rafle du Vel díHiv ª, Robert Lafon, 1967, p. 214 : Le chiffre de 300.000 juifs en France est ´ le chiffre le plus constant et le plus vraisemblable, sur lequel tombent díaccord historiens et statisticiens. » |
| [3] |
On connaÓt deux analyses exhaustives du rapport Korherr : celle de Georges Wellers, qui en tire la preuve que les Allemands ont bien exterminÈ 6 millions de juifs (mais il n'est pas convaincant) et celle de Stephen Challen, un rÈvisionniste anglophone, qui, lui, trouve 1.200.000 morts. Challen dÈveloppe une idÈe intÈressante : Korherr, dit-il, Ètait un statisticien professionnel compÈtent qui n'a pas pu commettre d'erreurs grossiËres ; en fait, il aurait, sur instruction de Himmler, sous-estimÈ l'Èmigration juive de un million d'unitÈs et aurait gonflÈ d'autant les Èvacuations. Et pourquoi donc ? Entre l'invasion de la Pologne (septembre 1939) et celle de l'URSS (juin 1941), Himmler et la SS avaient laissÈ les juifs polonais s'en aller par centaines de mille, soit lÈgalement (par exemple en Palestine) soit illÈgalement (surtout en URSS) ; sans parler des expulsions vers l'URSS pratiquÈes par la SS elle-mÍme. Tous ces juifs, ivres de vengeance et motivÈs plus que tous autres, avaient constituÈ un apport prÈcieux aux armÈes alliÈes et mÍme constituÈ, disent certains, un des fers de lance des armÈes soviÈtiques. C'Ètait lý une chose qu'Himmler ne pouvait laisser mettre en Èvidence ý un moment o˜ la Wehrmacht perdait l'initiative tant en Afrique du Nord qu'en URSS (Stalingrad Ètait mÍme tombÈe le 2/2/1943, ce qui avait traumatisÈ toute l'Allemagne). Pour Èviter une Èventuelle accusation de laxisme de la part de tous ceux qui cherchaient un bouc Èmissaire et ne pas porter un chapeau qui ne lui allait que trop bien, Himmler aurait recouru ý cette fraude statistique. Ainsi s'expliquerait la mystÈrieuse remarque qu'avait faite Himmler ý son adjoint Kaltenbrunner : ´ A mon avis, ce rapport est un matÈriau que nous pourrions peut-Ítre utiliser ý l'avenir et il est bien adaptÈ ý une opÈration de camouflage. » En attendant, ajoutait Himmler, il n'y avait pas lieu de diffuser ledit rapport ; par contre, il convenait de continuer à déporter vers l'est le plus de juifs qu'il était humainement possible de déporter. |
| [4] |
Christophe Browning, ´ Des hommes ordinaires », Les Belles Lettres, 1994 |
| [5] |
Il y a parfois des coÔncidences curieuses : ainsi le
journaliste israÈlien Amnon Kapeliouk rapporte dans Le Monde diplomatique
de novembre1994 que, le 14/10/1953 (soit 11 ans aprËs Josefow), aux fins de venger
la mort d'une IsraÈlienne et de ses deux enfants, l' ´ unitÈ 101 ª de
Tsahal, sous le commandement d'Ariel Sharon, mena une opÈration de
reprÈsailles contre le village cisjordanien de Qibya, y tuant 169 hommes,
femmes et enfants et en blessant beaucoup d'autres. ´ Les soldats,
prÈcise Kapeliouk, avaient reÁu l'ordre de faire beaucoup de victimes.
ª |
| [6] |
Aktion Reinhardt Camps sur http://www.deathcamps.org |
| [7] |
On peut évidemment prétendre que Korherr, interrogé à tout bout de champ par la Justice et par les historiens (dont Reitlinger) et terrorisé à l'idée d'être inculpé, ait cherché à nier toute connaissance du génocide des juifs. |
L'adresse électronique de ce document est
<http://aaargh-international.org/fran/bsdf/bdf2/korherr.html>
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